Dans de nombreux ménages au Bénin, les meules fabriquées à base de ciment servent encore à écraser piment, ail et épices. Pratiques et peu coûteuses, elles font partie du quotidien. Pourtant, selon des spécialistes de la nutrition, leur utilisation pourrait exposer les consommateurs à des risques sanitaires souvent ignorés.
Dans une concession de Godomey, dans la commune d’Abomey-Calavi, l’odeur du piment fraîchement écrasé se mêle à celle de l’ail et du gingembre. Assise sur un petit tabouret en bois, Dame Isabelle écrase avec énergie ses condiments sur une vieille meule grisâtre, légèrement rugueuse.
Pour Dame Isabelle, cette scène fait partie de son quotidien depuis toujours.
« J’utilise cette meule depuis mon enfance. Après mon mariage, j’ai simplement continué. Aujourd’hui, j’ai plus de 50 ans et personne ne m’a jamais dit à l’hôpital que cette meule pouvait me rendre malade », raconte-t-elle avec un sourire rassurant.
La quinquagénaire reconnaît toutefois ressentir parfois des douleurs au niveau des reins. Mais pour elle, ces maux sont simplement liés à l’âge.
Comme Dame Isabelle, de nombreux ménages continuent d’utiliser des meules fabriquées à base de ciment pour préparer leurs sauces et assaisonnements. Pourtant, selon les spécialistes de la nutrition, cette pratique pourrait présenter des risques pour la santé.
Un matériau non destiné à l’alimentation
Nutritionniste diététiste, Mlle Inès Fifamè HONFO met en garde contre l’utilisation de ces ustensiles artisanaux dans les cuisines.
Selon elle, le ciment est avant tout un matériau de construction et non un matériel conçu pour être en contact avec les aliments.

« Le ciment contient plusieurs composés minéraux comme les silicates et les aluminates. Selon sa provenance, il peut également contenir des traces de métaux lourds. Lorsque la meule se dégrade avec le temps, de fines particules peuvent se mélanger aux aliments écrasés », explique la spécialiste. Piment, tomate, ail ou encore épices peuvent ainsi être contaminés par ces particules invisibles qui finissent par être consommées.
Des effets parfois silencieux
Le danger ne réside pas forcément dans une intoxication immédiate. Mais dans une exposition répétée et progressive.
D’après la diététiste, l’ingestion de ces particules peut provoquer, à court terme, des irritations buccales ou gastriques ainsi que de légers troubles digestifs.
À plus long terme, les conséquences peuvent être plus préoccupantes.
« Certains éléments présents dans le ciment peuvent perturber l’équilibre digestif, solliciter excessivement les reins et, dans certains cas, avoir un impact sur le foie lorsque l’exposition est prolongée », précise-t-elle.
Même si ces effets ne sont pas systématiques, la spécialiste évoque un risque chronique lié à la consommation répétée d’aliments contaminés.
« Le principe de précaution en santé publique recommande d’éviter tout contact régulier entre les aliments et des matériaux qui ne sont pas destinés à l’usage alimentaire », insiste-t-elle.
Une pratique ancrée dans les habitudes
Malgré ces alertes, les meules en ciment restent largement utilisées dans plusieurs foyers. Leur prix abordable et leur disponibilité expliquent en partie cette persistance. Dans certains marchés, elles sont vendues à côté des mortiers traditionnels et des ustensiles de cuisine. Pour beaucoup de ménages, elles représentent une solution simple pour écraser les condiments sans avoir recours à des équipements plus coûteux.
Des alternatives plus sûres
Pour réduire les risques sanitaires, les spécialistes recommandent toutefois de privilégier des ustensiles plus adaptés.
Parmi les alternatives possibles figurent les meules en pierre naturelle, notamment en granite non friable, connues pour leur résistance et leur durabilité.
Les mortiers et pilons en bois dur peuvent également être utilisés, à condition qu’ils ne soient pas traités avec des produits chimiques et qu’ils soient correctement entretenus.
Les mortiers en acier inoxydable constituent aussi une option plus sûre sur le plan sanitaire, car ils sont faciles à nettoyer et ne libèrent pas de particules.
Enfin, certains ménages se tournent progressivement vers des moulins manuels ou de petits mixeurs électriques, qui limitent l’usure des matériaux.
Dans tous les cas, la diététiste insiste sur un point essentiel : l’état des ustensiles doit être régulièrement vérifié.
« Lorsqu’une meule commence à s’effriter ou à produire une poussière visible, elle ne devrait plus être utilisée pour la préparation des aliments », recommande-t-elle.
Entre tradition et précaution
À Godomey, Dame Isabelle continue pourtant de broyer ses épices sur sa vieille meule de ciment, fidèle compagne de cuisine depuis plusieurs décennies. Autour d’elle, les gestes se répètent, transmis de génération en génération.
Mais à mesure que les connaissances scientifiques progressent, il est important que chaque ménage remet en cause cette habitude pour le bien être de tous.
Aser ABALLO