Opinion de Jean-Discipline ADJOMASSOKOU : Musique: Angélique Kidjo n’a pas dit la vérité

Chronique

Angélique Kidjo est une star planétaire de la musique d’origine béninoise dont le talent fait l’unanimité partout dans le monde. Ses prises de position en faveur de l’Afrique fait d’elle l’un des porte-voix du continent sur la terre. Angélique Kidjo est simplement une figure emblématique qui est convaincue des maux de notre continent qui, pour elle, sont savamment planifiés par l’Occident qui ne cherche qu’à appauvrir notre continent au profit des pays du nord. Elle a souvent appelé les Africains à la prise de conscience et à l’union pour surmonter toutes les difficultés de l’heure de l’Afrique. Angélique Kidjo s’est forgée une personnalité grâce à la musique qui fait d’elle l’une des plus fortes célébrités du monde. Elle est très sollicitée et écoutée même par les dirigeants des plus grandes puissances de la planète.  Elle a quitté son pays, le Bénin, en 1983, pour la France dans le but d’exercer une carrière internationale.

La musique dans la vie des Béninois

J’ai suivi dans la nuit du dimanche 27 décembre 2020 la diffusion d’un spectacle de Angélique Kidjo sur TV5 Monde Afrique enregistré à Mulhouse en France sans le public à cause du Covid-19. L’artiste Angélique Kidjo était splendide, éblouissante avec une voix impeccable et stridente comme à l’accoutumée sur scène. Mais j’ai été surpris d’entendre Angélique Kidjo dire au cours de ce spectacle qu’elle a quitté le Bénin parce que le régime révolutionnaire avait interdit la pénétration des musiques étrangères dans son pays et qu’on écoutait que des chansons en l’honneur à la dictature en place à l’époque. Certes, le Bénin a connu, dans son parcours, le régime militaro-marxiste dirigé en 1972 par le commandant Mathieu Kérékou. C’était l’époque du parti unique et de la pensée unique, une période assez difficile pour les Béninois car les causes du retard du pays  sur les plans économique et infrastructurel jusqu’à nos jours proviennent de cette période. Paradoxalement, c’était sous le régime dictatorial que le Bénin a connu les activités culturelles et surtout musicales les plus florissantes de son histoire. La capitale économique du Bénin, Cotonou, était devenue dans les années 70 et 80 la plaque tournante de la musique africaine bien avant Abidjan. La Satel avait eu l’idée d’implanter à Cotonou un studio d’enregistrement de huit (08) pistes, l’unique en Afrique centrale et de l’ouest. Ce studio faisait drainer des artistes comme Éboa Lottin, Dina Bell, Isidore Tamwo, Ékambi Brillant, Sam Fan Thomas, Pierre Tchana, Eko Roosvelt etc. tous des Camérounais qui profitaient de leur séjour pour offrir de beaux spectacles aux mélomanes béninois. Les Congolais des deux rives de bousculaient également à Cotonou. Je peux citer Franco et son orchestre OK Jazz, Monseigneur Rochereau Tabu Ley avec tout son groupe Afrisa international, Abéti Massikini et ses Tigresses, Zaïko Langa Langa, Mpongo Love, Sam Magwana et sa bande Africa All Stars composée de Lokassa Ya Bongo, Shimita, Dizy Madjèkou sans oublier Pépé Kallé et son groupe Empire Bakuba, Suzy Kasséya etc. Ces derniers venaient s’établir pendant plusieurs années à Cotonou où ils jouaient de la musique congolaise avec les orchestres béninois Poly Rythmo, Black Santiago, Les volcans et les sympathiques de Porto-Novo avant de s’envoler pour les USA via Lomé, Abidjan et Paris. Pamelo Mounka, Pierre Moutouari, Serges Essou, Papa Wemba, Évoloko Joker, Tchico Tchicaya, Kanta Nyboma, Théo Blaise Kounkou ne manquaient pas le rendez-vous de Cotonou. Il faut dire que les Congolais y venaient le plus souvent pour des spectacles. De même, Myriam Makeba, Manu Dibango, Fela Anikulapo Kuti, Aïcha Koné ont plusieurs fois offert gracieusement des spectacles dans les années 70 et 80 au président Mathieu Kérékou au Hall des Sports devenu plus tard Hall des Arts et au Palais des Sports de Cotonou. La musique afro cubaine était aussi très prisée à l’époque au Bénin. C’est ainsi que des artistes comme Johnny Pacheco, Celia Cruz, Roberto Torres, Lyda Lynda, Oscar D’ Leon au cours d’une tournée africaine étaient venus se produire au Stade de Cotonou 2 (Stade René Pleven). Les artistes haïtiens Claudette & Ti Pierre, Coupé Cloué étaient également à Cotonou pour des concerts exceptionnels en 1982. Le 02 septembre 1983, le public de Cotonou avait eu la chance de découvrir  sur scène au Hall des Sports de Cotonou la dame aux reins de roseau Tshala Muana avec la danse Mutuashi. Depuis, toutes les filles cherchaient à l’imiter comme Isbath Madou. L’année suivante en 1984, Mbilia Bel débarquait à Cotonou avec Tabu Ley et l’Afrisa international de retour d’une tournée époustouflante au Canada et aux USA.

En 1982, le morceau “Thriller” et “Billy Jeans” de Michael Jackson envahissaient tous les jeunes du Bénin qui voulaient adopter non seulement l’habillement, la coiffure et la démarche de la méga star de la pop music, mais surtout se livraient à la contorsion de Break dance et de Smurf, de nouvelles danses inventées par des jeunes Noirs aux USA. C’est ainsi que Lionel Richie, Boby Brown, Sydney etc. étaient devenus populaires auprès des jeunes béninois.

En 1983, le morceau “Madiana” du groupe antillais Kassav’ était sur toutes les lèvres au Bénin et en 1984, c’était l’apothéose avec la chanson ” Zoukla sessa médicament ma nuni” du même groupe Kassav’. Le groupe antillais a multiplié d’autres succès comme “Rété”, “Siwo”, “Pa bisoin palé”, “Wep wep wep” etc. Cette influence de Kassav’ sur le public béninois a été amoindri par l’arrivée fracassante du nouveau roi du Soukouss Aurlus Mabélé avec son “Washiwa”. Ses compagnons Jean Baron, Mav Cacharel, Ti Jean, Rémy Salomon, Daly Dimoko, Kanda Bongo Man, Diblo Dibala, Yondo Sister venaient trottiner régulièrement sur les scènes de Cotonou.

La musique, une priorité du régime marxiste

Beaucoup de personnes pouvaient se poser la question de savoir comment les Béninois arrivaient-ils à être au parfum de toute l’actualité musicale des autres pays surtout les sorties de disques malgré le règne sans partage du système révolutionnaire de la pensée unique tournée par le marxisme léniniste? Il faut faire savoir que le régime dictatorial de Mathieu Kérékou faisait du développement de la culture et surtout de l’art musical une de ses priorités pour assurer un essor harmonieux du pays. Tous les artistes du monde entier pouvaient fouler la terre du roi Béhanzin sans visa, sans titre de séjour et sans contrôle. Le chanteur français Jacques Higelin et le Béninois Nel Oliver avaient partagé la scène au Palais des Sports à Cotonou vers la fin des années 80. Au cours de la même décennie, le chanteur italien Quinto Di Roco était à Cotonou pour un inoubliable concert. Bembeya Jazz international et Les Amazones de Guinée, un orchestre composé exclusivement des femmes gendarmes du pays du président Ahmed Sékou Touré venaient dans les années 70 et 80 à Cotonou pour égayer les mélomanes béninois. La radio nationale, La Voix de la Révolution (Ortb), l’unique radiodiffusion de l’époque, pouvait diffuser des musiques étrangères de Nana Mouskouri, de Mireille Mathieu, de Johnny Halliday, de toute la mélodie française sans restriction, de Julio Iglesias, de Bob Marley, de James Brown, de Boney M., de Jimmy Cliff,  ou du séné-gambien Laba sosséh sans oublier King Sunny Ade, de Obey ou de Prince Nico Mbarga. Les magasins tels que Albarika Store, Mélo-disco, Sono-disco étaient implantés sur tout le territoire béninois pour vendre les disques de tous les artistes du monde sans distinction aucune. Je ne sais pas à quel moment le régime révolutionnaire de Mathieu Kérékou interdisait la musique étrangère aux Béninois dont a parlé Angélique Kidjo lors de ce concert. Je suis persuadé qu’elle s’est trompée de pays et d’époque. Nous pouvons aisément dénoncer avec véhémence les affres et les dérives totalitaires du système marxiste léniniste prôné par le Général Mathieu Kérékou. Mais il est indéniable de reconnaître que  c’était sous ce régime que la culture s’était véritablement exprimée depuis l’école jusqu’à la vie active. Nous pouvons ne pas aimer ce régime, mais nous devons avoir l’honnêteté de reconnaître certains de ses mérites. C’est aussi le devoir de chaque citoyen béninois.

Jean-Discipline ADJOMASSOKOU

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