Le grand recul : Comment le Bénin a perdu son statut de modèle de liberté de la presse

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Pendant longtemps, le Bénin a été cité comme l’une des vitrines démocratiques de l’Afrique de l’Ouest. Son pluralisme médiatique, la liberté de ses journalistes et le dynamisme de ses radios faisaient figure d’exemple dans une région régulièrement secouée par les crises politiques.

Mais dix ans après l’arrivée de Patrice Talon au pouvoir, ce modèle semble sérieusement fragilisé.

Le dernier classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières (RSF) est sans appel : le Bénin a dégringolé à la 113e place sur 180 pays en 2026, contre la 92e place en 2025. En une seule année, le pays a perdu 21 rangs. Plus inquiétant encore, sur l’ensemble des deux mandats de Patrice Talon, le Bénin a reculé de plusieurs dizaines de places dans le classement mondial. RSF estime désormais que « la liberté de ton des journalistes a fortement diminué ces dernières années ».

Cette chute n’est pas le fruit du hasard

Elle traduit une détérioration progressive du climat médiatique, marquée par les fermetures de médias, les suspensions administratives, les poursuites judiciaires contre des journalistes ( exemple: Angela dalmata et magloire DATO) et une peur croissante de traiter certains sujets sensibles. Plusieurs médias ont été suspendus ces dernières années, tandis que des organes de presse critiques ont régulièrement dénoncé des pressions administratives ou économiques. Amnesty International, RSF et Internet Sans Frontières ont même alerté sur une vague d’attaques contre la liberté de la presse et appelé à une réforme urgente du Code du numérique.

Le cas des journalistes poursuivis ou emprisonnés illustre cette dégradation

Le journaliste Hugues Comlan Sossoukpè est détenu depuis 2025 après son arrestation et son transfert au Bénin. Son collaborateur Ali Moumouni a également été arrêté. Selon RSF, ces dossiers symbolisent un climat de pression croissante sur les professionnels de l’information.

Au-delà des détentions, un autre phénomène inquiète : l’exil

Comme plusieurs opposants politiques, des journalistes et acteurs des médias ont choisi de quitter le pays, estimant ne plus pouvoir exercer librement leur profession. Cette réalité nourrit un climat d’autocensure qui affecte profondément la qualité du débat public. Lorsqu’un journaliste commence à mesurer chaque mot par crainte d’une poursuite ou d’une sanction, c’est l’ensemble de la société qui perd une partie de son droit à l’information.

Les médias publics eux-mêmes font l’objet de critiques récurrentes concernant leur indépendance éditoriale. RSF souligne l’influence importante du pouvoir sur certaines institutions stratégiques du paysage médiatique béninois, notamment dans les mécanismes de nomination des responsables des médias publics et de la régulation audiovisuelle.

 

Le paradoxe béninois est aujourd’hui frappant

Jamais le pays n’a autant investi dans les infrastructures, la modernisation administrative et la transformation économique. Pourtant, dans le même temps, les indicateurs liés aux libertés publiques et à la liberté d’informer se sont détériorés. La démocratie ne se mesure pas uniquement à la qualité des routes, des bâtiments administratifs ou des statistiques macroéconomiques. Elle se mesure aussi à la capacité des journalistes à enquêter librement, à critiquer le pouvoir sans craindre des représailles et à informer les citoyens sur tous les sujets d’intérêt public.

L’arrivée au pouvoir de Romuald Wadagni ouvre désormais une nouvelle séquence politique.

Le nouveau président hérite d’un pays dont l’image démocratique a été écornée sur la scène internationale. Le défi qui l’attend est immense : restaurer la confiance entre l’État et les médias, garantir l’indépendance des journalistes, mettre fin aux poursuites perçues comme attentatoires à la liberté de la presse et recréer un environnement où l’information peut circuler sans peur.

Car une démocratie où les journalistes se taisent, s’exilent ou sont emprisonnés finit toujours par s’appauvrir.

Le véritable test du nouveau pouvoir ne sera pas seulement économique ou sécuritaire. Il sera aussi démocratique. Et il commencera par une question simple : le Bénin veut-il redevenir une terre de liberté pour sa presse ou s’habituer à son déclin ?

 

S.E.