Bénin : Théodore Holo parle du Sénat, de la « trêve politique » et clarifie sa position

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Membre de droit du futur Sénat en tant qu’ancien président de la Cour constitutionnelle, le professeur Théodore Holo s’est prononcé jeudi 16 avril 2026 sur son entrée dans la nouvelle chambre haute béninoise et la « trêve politique »  introduite lors de la dernière modification de la constitution et qui suscite commentaires.

 

Invité par l’Institut des artisans de justice et de paix, Chant d’Oiseau (IAJIP-CO) à Cotonou, le constitutionnaliste intervenait dans le cadre de la conférence trimestrielle de l’institut sur le thème « Les institutions juridiques en Afrique : entre contre-pouvoir et continuité du pouvoir exécutif ». Face à un public d’acteurs juridiques et politiques, la question de sa présence au Sénat a été directement posée. L’ancien président de la Cour constitutionnelle, Théodore Holo, a livré une analyse sans détour sur la question du Sénat. Entre liberté individuelle, pertinence institutionnelle et débats sur son mode de désignation, l’universitaire appelle à dépasser les postures politiques pour se concentrer sur l’essentiel : l’efficacité des institutions.

« J’ai mon libre arbitre »

Face à un auditoire attentif, le professeur Théodore Holo a d’abord tenu à rappeler un principe fondamental : la liberté de choix. « Si je veux être membre du Sénat ou pas, rien ne m’empêche de dire que je ne le serai pas », a-t-il affirmé, insistant sur le droit pour tout citoyen ou acteur politique de refuser d’adhérer à une institution dont il ne partage pas les mécanismes. « Si je ne suis pas d’accord avec les mécanismes du Sénat, j’ai mon
libre choix et je peux démissionner », ajoutet-t-il. Le professeur agrégé de droit public  livre ainsi une réponse sans détour. À ses yeux, l’essentiel réside dans la cohérence entre convictions personnelles et engagement public, quitte à démissionner en cas de désaccord.

Cette prise de parole intervient dans un contexte de mutations institutionnelles majeures. La réforme constitutionnelle, votée par l’Assemblée nationale dans la nuit du 14 au 15 novembre 2025 et promulguée le 17 décembre 2025 par la loi n°2025-20, a instauré un Parlement bicaméral. Le Sénat, présenté comme un « creuset de sages », suscite depuis de nombreux débats dans l’opinion.

 

Une idée ancienne, des interrogations nouvelles

 

Durant son intervention, Théodore Holo a rappelé que l’idée d’une seconde chambre n’est pas nouvelle. Dès la Conférence nationale de février 1990, un avant-projet de Constitution prévoyait déjà un « Conseil des anciens » composé de chefferies traditionnelles, hauts fonctionnaires et Béninois de l’international. Le projet avait alors été écarté, jugé trop coûteux pour le pays.

Au-delà de son cas personnel, le juriste a replacé le débat dans une réflexion plus large sur la séparation des pouvoirs en Afrique. Il a évoqué l’héritage des régimes à parti unique post-indépendances et le tournant des années 1990 avec l’adoption de nouvelles constitutions consacrant l’État de droit.

La « trêve politique », introduite par la Constitution révisée, a également été abordée lors des échanges.

Pour l’ancien président de la Cour constitutionnelle, la prudence et la mémoire historique restent essentielles avant toute modification du texte fondamental.

 

La « trêve politique »

Abordant la notion souvent évoquée de « trêve politique », l’ancien président de la Cour constitutionnelle s’est montré critique. Selon lui, le terme est mal choisi, car il suggère une suspension totale de l’action politique.
‎Sur le fond, le professeur Holo a tenu à dissiper une confusion persistante : le Sénat ne relève d’aucun régime politique spécifique. « Qu’il s’agisse d’un régime présidentiel, semi-présidentiel ou parlementaire, le Sénat est simplement une deuxième chambre », a-t-il expliqué. Il a rappelé qu’à l’origine en 1990, les réflexions constitutionnelles au Bénin prévoyaient d’autres institutions comme un conseil des sages ou un médiateur, finalement abandonnées pour des raisons économiques avant d’être partiellement réintroduites par voie législative.

Pour l’universitaire, le véritable débat ne porte donc pas sur l’existence du Sénat, mais sur ses modalités. « Ce sont ses attributions, son fonctionnement et surtout le mode de nomination de ses membres qui peuvent poser problème », a-t-il précisé. Il a notamment évoqué le cas particulier du Canada, où les sénateurs ne sont pas élus, contrairement à la plupart des autres pays où ils le sont, généralement au suffrage indirect.

‎Au Bénin, la question du Sénat a connu une évolution décisive avec l’adoption de la loi portant sa création, intervenue dans le cadre de la révision constitutionnelle du 7 novembre 2019. Cette réforme majeure a introduit le bicamérisme dans l’architecture institutionnelle du pays, consacrant ainsi la mise en place d’une seconde chambre aux côtés de l’Assemblée nationale

Instituée lors de la révision de la Constitution en 2025, la trêve politique couvre une période de six ans qui part de la proclamation des résultats de la présidentielle jusqu’à douze mois avant l’année électorale prochaine. Durant cette période, les partis politiques de l’opposition sont tenus, dans la critique de l’action publique, de proposer des alternatives ou des solutions constructives.  

Pour l’agrégé de droit et science politique,  « La trêve veut dire qu’il ne faut plus rien faire. Or, le parti politique anime la vie politique, contribue à l’expression du suffrage », poursuit-il. Il fait constater ceci: « Quand vous arrivez au pouvoir, ceux qui ne sont pas d’accord avec vous ne veulent pas, par tous les moyens, vous empêcher de mettre en œuvre votre programme », constate-t-il. Théodore Holo parle d’un fait ayant marqué la vie politique nationale avant 2016, les « mercredis rouges ». On se rappelle, à l’époque,  les manifestants en rouge dénonçaient des actes du régime en place. « On disait même que pour modifier une virgule de la Constitution, il faut consulter le peuple », rappelle-t-il.

En son temps, Professeur Holo alors président de la Cour constitutionnelle fait savoir qu’il a été consulté par le président Boni Yayi sur l’éventualité d’interdire ces mobilisations. Il dit avoir répondu qu’il n’était pas possible de s’opposer à la tenue de ces manifestations. « Vous ne pouvez pas interdire. Vous pouvez encadrer les manifestations », aurait-il répondu au chef de l’Etat de l’époque. Il défend ainsi une approche équilibrée, fondée sur la régulation plutôt que sur la restriction. « Vous manifestez de telle heure à telle heure pour ne pas gêner la circulation. Vous ne pouvez pas manifester devant la présidence », souligne-t-il. Après sa proposition, les manifestants ont poursuivi les « mercredis rouges », raconte-t-il.

C’est pourquoi selon l’ancien président de la Cour,  la solution réside dans une redéfinition de la pratique politique plutôt que dans une suspension de celle-ci. « Au lieu de parler de trêve politique, on peut dire : vous animez la vie politique mais vous n’empêchez pas le gouvernement (…) de mettre en œuvre son programme », propose-t-il. Il insiste sur le rôle constructif de l’opposition : « Vous pouvez critiquer, mais en faisant des propositions alternatives. », dit-il.

Pour le Professeur Holo,  la critique participe à l’éclairage du corps électoral. « Cela apporte aussi un éclairage au corps électoral qui va s’exprimer lors de la prochaine élection », précise-t-il. Refuser alors cette dynamique selon lui, c’est  priver la démocratie d’un de ses ressorts essentiels.

 

B.KABLA & A.ABALLO