Eglise catholique : « Le système qui a permis les abus est construit à l’aide des trois vœux religieux »

Santé & Culture

Après la publication du rapport Sauvé, l’ancien séminariste Jean-Vladimir Deniau souligne que les engagements d’obéissance, de célibat et de pauvreté font partie du système qui a permis les abus sexuels et spirituels dans l’Église. Jean-Vladimir Deniau a vécu 7 ans dans une communauté de laïcs consacrés, dont 3 au séminaire à Rome. Il a quitté cette communauté.

Il est temps de parler ! Les victimes de prêtres et religieux pédophiles l’ont fait. La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) a donné un écho profond à leur parole. Il est temps maintenant de faire le lien entre toutes les souffrances issues du silence ecclésial et du cléricalisme. Les crimes pédocriminels sont à bien des égards les plus abjects, mais ils ne sont pas les seuls. Le caractère systémique de la pédocriminalité en milieu catholique relevé par la Ciase va malheureusement au-delà de ces actes-là.

Car le système qui a permis aux pédophiles de perdurer dans l’institution, c’est aussi celui qui permet aux prêtres d’abuser sexuellement d’adultes majeurs sous leur coupe, qui fait considérer comme quantité négligeable la main-d’œuvre dans l’Église ou qui fait que lorsque vous quittez le chemin du sacerdoce ou de la vie consacrée, vous finissez souvent oublié, lésé de vos droits sociaux.

Ce système est construit à l’aide des trois vœux religieux et des engagements d’obéissance et de célibat des prêtres diocésains. La plupart des consacrés, sincères dans leur désir de servir le Christ et leur prochain, en sont les premières victimes avant de devenir, pour certains, les prédateurs des plus faibles.

Une obéissance dogmatique

La première étape qui verrouille la conscience, c’est l’obéissance. Obéissance à l’évêque successeur des Apôtres, obéissance promise à l’ordination pour les prêtres, vœu d’obéissance pour les religieux. Comment s’en tire-t-on lorsqu’au plus profond de la conscience du postulant on ancre cette notion de l’obéissance ? Si l’obéissance est un principe organisateur, à quoi bon mettre tant d’emphase dessus ? À quoi bon en faire un marqueur si structurant de la vie du prêtre, du religieux ? Si l’obéissance est un principe spirituel comme l’obéissance au Christ, à quoi bon en faire un principe humain d’obéissance à un supérieur ? Pourquoi lier les obéissances spirituelles et temporelles en utilisant le même mot ?

Je n’ai vu que trop de prêtres souffrir au plus profond de leur personne d’être en désaccord public ou privé avec un supérieur. Tout ce qu’on leur avait inculqué au séminaire ou en cours de religion venait les condamner intérieurement, alors qu’il ne s’agissait que d’un simple désaccord ! Comment veut-on que le subordonné soit libre si tout effort difficile demandé par un supérieur est considéré comme une épreuve voulue par le Christ ?

Le célibat enferme

La deuxième étape qui ajoute la puissance de l’appartenance à l’obéissance, c’est le célibat. Parce qu’il est le marqueur d’une caste, celle de ceux qui sont appelés de manière privilégiée aux « états de perfection » qui vient renforcer leur certitude d’être dans la Vérité. Par ailleurs, quelle que soit la sincérité de la vocation, de l’élan initial, tôt ou tard, c’est l’appartenance qui primera. Comment se retourner contre sa hiérarchie, sa caste, sa communauté ? Sans parler du fait que le célibat est un puissant relais de l’obéissance : il paraît tellement plus simple de gérer un prêtre célibataire que de gérer un clergé marié.

La dernière touche à cette œuvre, c’est la pauvreté. Peut-être celui des trois vœux qui semble le plus bénin lorsqu’il s’agit du système, et pourtant ! Si je suis tenté de prendre un chemin de traverse par rapport à mon supérieur, je suis rattrapé par mon impécuniosité. Dans ces conditions peut-on être étonné que la loi du silence règne au sein des cadres de l’Église et se diffuse dans tout le peuple des catholiques ? Alors bien sûr, on me dira que ce n’est vrai que pour les prêtres réguliers.

Certes. Mais même chez les séculiers qui ont le droit de posséder des biens, beaucoup vivent avec tout juste de quoi subvenir à leurs besoins… Les trois vœux sont la structure de vie de tant et tant de religieux, prêtres, consacrés, que l’on pensera sans doute que je m’attaque à trop grand. On me dira sans doute les vertus spirituelles de chacun pris séparément. Mais pris ensemble, quel carnage ! Le constat que pose la Ciase est celui de la trop grande puissance des évêques et des supérieurs religieux qui entraîne une soumission démesurée, visible dans l’omerta autour des actes pédophiles.

Efficience missionnaire

Paradoxalement, renoncer à ces vœux si contraignants – ou à leurs équivalents pour le prêtre diocésain – non seulement participerait à éviter de nouvelles et redonnerait leur véritable efficience missionnaire et évangélique aux clercs. Prendre le temps de repenser la vie consacrée et ses exigences en prenant en compte les progrès de la psychologie, en évitant de créer des injonctions contradictoires, sera une véritable étape dans la refonte du système clérical.

Quand la Ciase souligne que l’abus sexuel est précédé par un abus spirituel, je ne peux qu’abonder. Et cet abus, il s’appuie sur les trois vœux. Ces trois vœux qui structurent l’Église et les mentalités catholiques. Ces trois vœux qui sont autant d’armes pour l’abus. Pour l’abus total et profond. J’en parle d’autant plus simplement que j’ai également été abusé par ce système. C’est difficile à admettre, à accueillir. J’en ai eu honte.

Le syndrome de stress post-traumatique qui s’est déclenché en moi venait de ce système abusif qui ne laissait aucune porte de sortie au consacré que j’étais. Bien que cela soit passé par des personnes, ce n’est pas d’abord une ou plusieurs personnes qui m’ont abusé… C’est un système, le système ecclésial, ses vœux, son « péché », sa théologie, sa culture de la « discrétion », sa hantise du secret, son autovictimisation ! Je n’ai pu commencer à guérir que lorsque j’ai compris cela.

Avec La Croix.com