Alors que l’épidémie d’Ebola provoquée par le virus Bundibugyo continue de s’étendre en RDC, les autorités sanitaires et leurs partenaires s’orientent vers une nouvelle stratégie vaccinale. Le vaccin Ervebo, jusqu’ici homologué contre Ebola Zaïre, pourrait être utilisé à plus grande échelle, tandis que des essais doivent commencer rapidement pour mesurer précisément son efficacité contre Bundibugyo.
Le tournant a été annoncé par le directeur général d’Africa CDC, Jean Kaseya. À l’issue de discussions menées à Kinshasa avec les autorités congolaises, il affirme qu’il a été décidé d’élargir l’utilisation d’Ervebo à la population de l’Ituri et du Nord-Kivu, les deux provinces au cœur de la riposte.
Cette orientation repose sur des observations selon lesquelles les personnes précédemment vaccinées contre Ebola Zaïre semblent bénéficier d’un certain niveau de protection face à Bundibugyo, notamment contre les formes mortelles.
Mais cette protection croisée n’est pas encore démontrée de manière définitive chez l’être humain. C’est précisément ce que doivent établir les nouveaux essais.
Un essai sur Ervebo attendu rapidement
Les scientifiques associés à Africa CDC indiquent qu’un premier essai consacré à la protection croisée d’Ervebo pourrait commencer dans les prochaines semaines.
Selon le professeur Placide Mbala, impliqué dans les recherches menées en RDC, un premier essai pourrait démarrer dans un délai de deux à trois semaines. Il doit permettre de mieux mesurer la capacité du vaccin à protéger contre le virus Bundibugyo, en s’appuyant notamment sur les données recueillies lors de précédentes campagnes de vaccination contre Ebola.
Un autre responsable scientifique d’Africa CDC évoque, de son côté, le lancement, dans environ deux semaines, d’une petite cohorte destinée à étudier cette protection croisée, avant le passage à des travaux de plus grande ampleur.
Cette accélération intervient après une nouvelle recommandation du groupe technique de l’Organisation mondiale de la santé chargé de hiérarchiser les candidats vaccins. Réuni le 31 juillet, ce groupe a estimé qu’en l’absence de vaccin spécifiquement conçu contre Bundibugyo – immédiatement disponible pour une évaluation à grande échelle – Ervebo devait être prioritaire pour un essai de phase 3 pendant l’épidémie actuelle.
Cette phase doit permettre de répondre à une question centrale : le vaccin protège-t-il réellement les personnes exposées à Bundibugyo ? Ervebo étant déjà homologué contre Ebola Zaïre, l’enjeu n’est plus d’abord d’établir sa sécurité, déjà largement documentée, mais son efficacité contre cette autre souche.
Muyembe propose un « rideau vaccinal »
En RDC, le professeur Jean-Jacques Muyembe, directeur général de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB), propose d’aller plus loin dans la manière d’utiliser le vaccin.
Dans un entretien à RFI, il préconise la création de ce qu’il appelle un « rideau » vaccinal autour des zones les plus exposées à une extension de l’épidémie. Son idée consiste à vacciner en priorité des populations vivant dans les provinces menacées par la progression du virus, notamment la Tshopo et le Haut-Uélé.
L’objectif serait de créer une première barrière avant que le virus ne gagne de nouveaux territoires.
Cette approche serait différente de la vaccination dite « en anneau », couramment utilisée lors des précédentes épidémies d’Ebola. Celle-ci consiste à vacciner les personnes ayant été en contact avec un malade confirmé, puis les contacts de ces contacts.
Pour Jean-Jacques Muyembe, les deux stratégies ne seraient pas incompatibles. La protection préventive des zones à risque pourrait être mise en place en priorité, puis complétée par la vaccination autour des cas confirmés. Le directeur général de l’INRB insiste sur le fait qu’une telle campagne relèverait d’une mesure de santé publique et non d’un essai clinique.
La question des doses
La mise en œuvre d’une vaccination à grande échelle dépendra toutefois directement de la disponibilité des vaccins. Jean-Jacques Muyembe indique qu’environ 2 000 doses sont actuellement disponibles en RDC.
À l’échelle internationale, Africa CDC fait état de 500 000 doses d’Ervebo disponibles dans le stock mondial. Gavi, l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation, s’est engagée à mobiliser 40 millions de dollars pour permettre leur mise à disposition si le vaccin est recommandé pour cet usage. Le prix évoqué par Africa CDC est de 98 dollars par dose.
Les responsables africains travaillent également avec le fabricant MSD et plusieurs partenaires pour améliorer, à plus long terme, les capacités de production, notamment en Afrique. Ces projets ne constituent toutefois pas une solution immédiate pour l’épidémie actuelle.
Une stratégie à deux niveaux
La nouvelle approche se dessine donc sur deux plans.
D’un côté, les chercheurs veulent rapidement obtenir des preuves solides de l’efficacité d’Ervebo contre Bundibugyo. De l’autre, Africa CDC et les responsables congolais envisagent déjà son utilisation comme outil de santé publique face à une épidémie qui continue de progresser.
Cette évolution intervient alors que des vaccins spécifiquement développés contre Bundibugyo sont eux aussi en cours d’évaluation. Deux candidats ont déjà atteint les essais de phase 1, au Royaume-Uni et au Canada. Ces études doivent d’abord vérifier leur sécurité et leur capacité à provoquer une réponse immunitaire, avant de pouvoir déterminer s’ils protègent réellement contre la maladie.
Ervebo présente donc un avantage immédiat : le vaccin existe déjà, sa sécurité est connue et des centaines de milliers de doses sont disponibles. La question désormais posée aux chercheurs est de savoir jusqu’où va sa protection contre Bundibugyo et dans quelles conditions il peut être utilisé sans attendre l’aboutissement du développement de vaccins spécifiquement conçus contre cette souche.