Tribune de Christhelle Houndonougbo Alioza : La mort: Ces morts qui nous arrachent à la vie bien avant la tombe !

Chronique

Nous avons appris à associer la mort au dernier souffle, au corps qui s’immobilise et à la tombe qui finit par recouvrir les traces d’une existence. Dans sa chronique de cette semaine, Christhelle Houndonougbo Alioza aborde un sujet délicat et souligne que « la mort ne se résume pas toujours à cette rupture définitive entre la vie et l’éternité. Il existe des morts silencieuses, progressives, parfois imperceptibles, qui s’installent au cœur même de l’existence ». Que devons nous alors retenir au sujet de la mort.  Lire la tribune de CHA intitulé: « La mort: Ces morts qui nos arrachent à la vie bien avant la tombe ! »

Chers ami.e.s,

« Il est des morts qui ne ferment pas les yeux, des deuils que personne ne célèbre et des souffrances que le silence rend presque invisibles. »

Nous avons appris à associer la mort au dernier souffle, au corps qui s’immobilise et à la tombe qui finit par recouvrir les traces d’une existence. Pourtant, la mort ne se résume pas toujours à cette rupture définitive entre la vie et l’éternité. Il existe des morts silencieuses, progressives, parfois imperceptibles, qui s’installent au cœur même de l’existence. Des morts qui ne nécessitent ni cercueil ni funérailles, mais qui peuvent arracher à un être humain une part essentielle de lui-même, bien avant que son cœur ne cesse de battre.

Il y a d’abord ces morts affectives, qui surviennent lorsque l’amour se transforme en indifférence, lorsque la confiance se brise et que les liens autrefois précieux deviennent des sources de blessures. On continue parfois de partager le même toit, les mêmes souvenirs ou les mêmes habitudes, alors que la tendresse, l’écoute et la complicité ont déserté la relation. Le corps est présent, mais le cœur s’éloigne ; les mots se raréfient et les silences finissent par occuper toute la place. Certaines personnes ne pleurent pas la disparition d’un être, mais celle de l’amour qu’elles recevaient autrefois de lui. Et lorsque l’on cesse de se sentir aimé, considéré ou attendu, une partie de soi peut lentement s’éteindre.

Cette solitude du cœur peut progressivement gagner l’espace social. Car il existe aussi des morts qui naissent de l’exclusion, du rejet, de l’humiliation ou de l’indifférence collective. Elles frappent celles et ceux que l’on ne regarde plus, que l’on n’écoute jamais et dont la présence semble ne plus compter. Être vivant sans se sentir reconnu, appartenir à une communauté sans y trouver sa place, voir les autres avancer tout en ayant le sentiment d’être devenu invisible : voilà une souffrance dont les blessures ne se mesurent pas à l’œil nu. Une société ne se juge pas uniquement à ses infrastructures, à ses richesses ou à ses performances, mais également à la manière dont elle traite les personnes fragilisées, marginalisées ou laissées au bord du chemin.

À cette mise à l’écart s’ajoute parfois une autre épreuve, tout aussi dévastatrice : la mort économique. Perdre son emploi, voir ses projets s’effondrer, ne plus parvenir à subvenir aux besoins de sa famille ou dépendre constamment des autres peut ébranler jusqu’au sentiment de dignité. Dans un monde où la réussite matérielle devient trop souvent une mesure de la valeur humaine, la précarité expose certains à la honte, au mépris et à l’exclusion. Pourtant, la pauvreté n’est pas une faute, pas plus que le chômage ne constitue une preuve d’incapacité. Derrière les difficultés financières se trouvent souvent des femmes et des hommes qui luttent, espèrent et cherchent simplement une possibilité de se relever. Leur détresse ne devrait jamais devenir un motif de jugement, mais un appel à la solidarité, à la justice et à la création de véritables opportunités.

Lorsque les blessures affectives, l’exclusion sociale et les difficultés matérielles s’accumulent, elles peuvent finir par atteindre un espace plus intime encore : celui de l’équilibre psychologique. C’est là que se joue parfois le combat le plus silencieux. Une personne peut sourire, travailler, plaisanter et accomplir ses obligations tout en portant une souffrance que personne ne soupçonne. Derrière une apparente solidité peuvent se dissimuler l’épuisement, l’angoisse, le découragement ou le sentiment de ne plus avoir de raison d’avancer. Certaines douleurs ne se racontent pas, parce que les mots manquent, parce que la peur d’être jugé est trop forte ou parce que l’entourage minimise ce qui ne se voit pas. Il est donc essentiel d’apprendre à écouter autrement, à accueillir la parole sans condamner et à comprendre que demander de l’aide n’est jamais un signe de faiblesse. Parfois, une présence sincère, une écoute attentive ou un accompagnement adapté peuvent contribuer à empêcher qu’une détresse invisible ne devienne irréversible.

Et pourtant, au milieu de ces différentes formes d’effondrement, la vie conserve parfois une possibilité de renaissance. Un amour peut se reconstruire, une personne exclue peut retrouver sa place, une situation économique peut s’améliorer et une souffrance psychologique peut être prise en charge. Rien n’est garanti, mais tout ce qui est humain mérite d’être considéré avec attention avant qu’il ne soit trop tard. C’est précisément là que réside notre responsabilité : ne pas attendre qu’une existence soit définitivement brisée pour reconnaître sa valeur, ne pas attendre une disparition pour exprimer notre affection et ne pas attendre les funérailles pour mesurer l’importance d’une présence.

Car il y a aussi la mort physique, celle que nul ne peut indéfiniment repousser et qui rappelle à chacun la fragilité de son passage sur terre. Face à elle, les titres perdent leur éclat, les richesses leurs certitudes et les rivalités leur importance. Elle nous confronte à une vérité fondamentale : notre temps est limité, et la manière dont nous l’utilisons donne un sens à notre existence. Mais cette certitude devrait nous conduire non à vivre dans la peur, mais à vivre avec davantage de conscience, de dignité et d’humanité. Aimer tant que l’on peut aimer, réparer tant qu’il est encore possible de réparer, soutenir tant qu’une main peut être tendue et parler tant qu’une parole peut encore toucher un cœur.

La véritable tragédie n’est donc pas seulement de mourir un jour, mais de laisser mourir en nous ou autour de nous ce qui aurait pu être sauvé. Nous ne pouvons pas empêcher toutes les souffrances, ni effacer toutes les injustices, mais nous pouvons choisir de ne pas ajouter l’indifférence à la douleur. Nous pouvons apprendre à voir ceux que les autres ignorent, à respecter ceux que la précarité fragilise, à soutenir ceux que l’épuisement accable et à cultiver des relations dans lesquelles chacun se sent aimé, considéré et digne d’exister.

Au fond, la vie ne se mesure pas uniquement au nombre des années vécues, mais aussi à la qualité des liens tissés, aux blessures que nous contribuons à apaiser et à l’espérance que nous faisons renaître chez les autres. Avant de pleurer les morts, apprenons donc à prendre soin des vivants. Avant de déposer des fleurs sur les tombes, offrons aux personnes qui nous entourent des paroles qui réconfortent, des gestes qui soutiennent et une présence qui compte. Car il est des gestes d’amour qui arrivent trop tard, des excuses que le silence rend impossibles et des absences qui ne peuvent plus être réparées.

Ne laissons pas la mort physique être la première fois que nous reconnaissons la valeur d’une vie. Apprenons à sauver ce qui peut l’être, à aimer tant qu’il est temps et à rendre notre humanité visible avant que le silence ne devienne définitif.
Excellente semaine à toutes et à tous.

CHA

Femme Noire, Femme de Pouvoir