Cameroun : Paul Biya se choisit un vice-président et verrouille sa succession

Afrique

Promulguée après un vote écrasant au Parlement, la création d’un poste de vice-président nommé directement par le doyen des chefs d’État, âgé de 93 ans, ravive les inquiétudes sur sa succession. La réforme divise la classe politique et la société civile.

Le vote est massif, presque sans appel : 205 voix pour, 16 contre. Réuni en Congrès à Yaoundé, le Parlement camerounais — dominé par les députés et sénateurs du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir — a entériné la création d’un poste de vice-président, nommé par le chef de l’État. Une réforme qui, sur le papier, vise à « garantir la continuité de l’État » en cas de vacance du pouvoir.

Mais au Cameroun, où Paul Biya règne depuis 1982 et vient d’être réélu à 93 ans pour un huitième mandat, la question de la succession ne relève pas du simple toilettage institutionnel. Elle est au cœur de toutes les spéculations.

Dans ses colonnes, Le Journal du Cameroun souligne que la réforme modifie en profondeur l’ordre de succession, reléguant le président du Sénat au second plan au profit d’un vice-président directement désigné par le chef de l’État. Une rupture majeure dans l’architecture constitutionnelle.

Présentée comme une innovation institutionnelle, la création d’un vice-président s’inscrit en réalité dans une continuité historique. Le poste existait déjà entre 1960 et 1972, à l’époque du Cameroun fédéral, avant d’être supprimé par la Constitution de 1972 qui a consacré l’État unitaire.

Sa réintroduction aujourd’hui interroge : s’agit-il d’un simple ajustement institutionnel… ou d’un outil politique réactivé dans un contexte de fin de règne ?

“Coup d’État constitutionnel” ou continuité républicaine ?

À peine adoptée, la réforme déclenche une avalanche de critiques. Pour Maurice Kamto leader du MRC, il ne s’agit de rien de moins qu’un « coup d’État constitutionnel ». Dans une longue déclaration, il accuse le régime de préparer une « transmission du pouvoir de gré à gré », sans passer par les urnes.

Même tonalité chez Issa Tchiroma Bakary qui dénonce une « dérive monarchique » et appelle à la mobilisation pour « rétablir la vérité des urnes ».

Dans l’hémicycle, les fissures apparaissent jusque dans la majorité. Le sénateur René Zé Nguele s’interroge publiquement sur « la précipitation suspecte » du processus. Un signal rare dans un système politique réputé verrouillé.

Une opposition divisée mais vent debout

Si les critiques convergent, les stratégies divergent. Le Social Democratic Front de Joshua Osih a boycotté le vote, dénonçant une réforme « précipitée » et sans débat.

De son côté, Cabral Libii choisit une ligne plus politique : renvoyer le combat aux urnes. « Ce qui a été fait peut être défait », affirme-t-il, appelant à une mobilisation pour les législatives de 2027.

Une autre voix, plus analytique, s’élève au sein du SDF. L’universitaire Louis-Marie Kakdeu met en garde contre un mécanisme potentiellement infini de succession sans élection : un vice-président nommé pouvant lui-même désigner son successeur.

Société civile et les intellectuels en alerte

Au-delà de la classe politique, la société civile s’inquiète. Le Barreau du Cameroun pointe une « atteinte au principe de l’élection du président au suffrage universel », estimant que la légitimité démocratique pourrait être « érodée ».

Sur le terrain des idées, les critiques sont parfois plus frontales encore. L’écrivaine Calixthe Beyala fustige un système « illégitime », dénonçant des « députés non élus » qui « tripatouillent la Constitution ».

Même inquiétude du côté de la tech et des élites économiques. Rebecca Enonchong redoute une confiscation du pouvoir : « le peuple est écarté, le même régime reste ».

Enfin, l’avocat des droits humains Agbor Balla alerte sur un autre angle mort : l’équilibre national. Pour lui, une vice-présidence non pensée dans le prisme anglophone-francophone pourrait raviver les fractures du pays.

Le pouvoir assume sa réforme

Face à la contestation, le camp présidentiel défend une réforme « nécessaire ». Le ministre Jean de Dieu Momo y voit une « avancée juridique majeure », alignée sur les standards internationaux.

Le pouvoir invoque la nécessité de prévenir toute vacance institutionnelle et de garantir la continuité de l’État, un argument régulièrement mobilisé dans un contexte marqué par la longévité exceptionnelle du chef de l’État et les incertitudes qui entourent sa succession.

Mais pour nombre d’observateurs, cette justification peine à masquer la dimension politique du moment : organiser la succession dans un système hyper-présidentialisé.

Une réforme qui rebat les cartes de la succession

La création du poste de vice-président ne vient pas seule. Elle s’inscrit dans une séquence plus large de recomposition institutionnelle : renouvellement des présidences du Sénat et de l’Assemblée nationale, réorganisation des équilibres internes du pouvoir. Aboubakary Abdoulaye, 64 ans, a été élu à l’unanimité pour succéder à Marcel Niat Njifenji, 92 ans, à la tête du Sénat. Cavaye Yéguié Djibril, 86 ans, président de l’Assemblée nationale depuis 34 ans, a lui été remplacé par Théodore Datouo, 66 ans, député de la région de l’Ouest.

Au-delà du débat institutionnel, la réforme ravive une autre réalité : les luttes internes au sommet de l’État. Car derrière la création d’une vice-présidence se dessine, en creux, la question du successeur.

Dans ce jeu d’équilibres, un nom revient avec insistance : celui de Franck Biya, fils du chef de l’État. Longtemps resté en retrait de la vie publique, il alimente depuis plusieurs années les spéculations sur une possible succession dynastique, régulièrement démenties par le pouvoir.

Mais la création d’un poste de vice-président nommé ouvre un nouvel espace de projection. Pour certains observateurs, elle pourrait servir de rampe de lancement à une figure choisie au sein du premier cercle, qu’il s’agisse d’un fidèle du régime… ou d’un héritier politique.

En interne, les rivalités sont déjà à l’œuvre. Entre barons du régime, hauts responsables sécuritaires et figures politiques en embuscade.

À 93 ans, Paul Biya, surnommé le « Sphinx d’Etoudi » en référence au palais présidentiel, garde la main de toutes les façons. Le texte de la réforme est très clair : aucune obligation n’est formulée, aucun calendrier n’est imposé. Biya peut donc choisir de ne pas nommer de vice-président dans l’immédiat, laissant se prolonger son huitième septennat, commencé sous hautes tensions. Mais pour combien de temps encore — et au profit de qui ? Derrière la création de la vice-présidence, c’est toute la question de l’après qui se joue.