Initiateur de l’émission culturelle et éducative « Adjaha wo dede » sur radio Tokpa, Samuel Coffi Dayou s’est donné pour mission de promouvoir les rythmes, les danses et les valeurs éducatives du peuple Adja au Bénin. Dans cet entretien, il revient sur l’origine de son engagement, les ambitions de son concept, l’impact de son action dans les médias et son combat pour la préservation des repères culturels de sa communauté.
Samuel Coffi Dayou : Je m’appelle Samuel Coffi Dayou. Depuis plusieurs années, je suis engagé dans une mission de valorisation de la culture Adja au Bénin, à travers notamment la promotion de sa musique, de ses rythmes, de ses danses et de ses valeurs éducatives.
Les 4 vérités : Vous venez de célébrer 14 années d’engagement dans cette mission de valorisation de la culture Adja. Comment est née cette initiative ?
Samuel Coffi Dayou :
Cette initiative est née d’une profonde révolte, mais aussi d’une grande déception. À un moment donné, j’ai constaté que les valeurs de notre communauté, que nous devrions pourtant promouvoir avec fierté, étaient peu mises en avant. Je suis Adja, et très tôt, j’ai ressenti le besoin de valoriser ma culture.
Quand j’étais animateur à Radio Maranatha, entre 2008 et 2011, j’ai remarqué que mon répertoire musical était très pauvre en œuvres Adja. Avant de présenter ou d’accompagner certaines émissions, il était difficile de trouver des morceaux issus de notre propre patrimoine. Pourtant, sur d’autres radios, on entendait régulièrement des musiques venues d’autres aires culturelles. Je me suis alors demandé pourquoi la musique Adja restait aussi peu visible.
J’ai commencé à faire des recherches, à fouiller, à écouter, à observer. Et j’ai fini par comprendre qu’il y avait bel et bien une riche matière musicale dans le milieu Adja. Notre discographie existe, elle est profonde, mais elle n’avait pas encore eu la chance d’être véritablement portée et promue. C’est ce constat qui m’a conduit, en 2012, à créer le concept « Adjaha wo dede », puis à lancer un festival autour de ce projet. Cette même année, j’ai intégré Radio Tokpa avec ce concept centré exclusivement sur la musique Adja.
Votre objectif principal était-il seulement de promouvoir la musique Adja, ou aviez-vous d’autres ambitions ?
Samuel Coffi Dayou :
Au départ, il y avait bien sûr l’envie de promouvoir la musique Adja. Mais très vite, j’ai compris que la culture ne se limite pas à la musique. J’ai eu la chance de passer une partie de mon enfance auprès de ma grand-mère, et cela m’a permis de découvrir de près les valeurs éducatives de notre communauté.
Quand j’ai grandi et commencé à fréquenter d’autres milieux, notamment en ville, j’ai compris qu’il existait un écart entre cette éducation traditionnelle et les nouvelles habitudes de vie. Pourtant, les valeurs culturelles Adja sont bel et bien là : le respect, la manière de vivre en société, le sens de l’honneur, la discipline et le travail bien fait.
Je me suis alors dit que, si je voulais valoriser la culture Adja, je ne pouvais pas m’arrêter à la musique. Il fallait aussi parler d’éducation, de comportement, de mode de vie. C’est ce qui m’a poussé à mettre en place des conseils pratiques et, plus tard, à adopter une posture de chroniqueur pour dénoncer certains mauvais comportements et appeler à une prise de conscience collective.
Parlons justement du concept Adjaha wo dede. Quel en est concrètement le noyau ?
Samuel Coffi Dayou :
Le cœur du concept, c’est d’abord la valorisation des rythmes Adja. Depuis l’âge de 14 ans, j’ai commencé à jouer au piano à l’église. À 16 ou 17 ans, j’étais déjà maître de chœur. J’ai donc grandi avec un véritable goût pour la musique. J’ai aussi des parents artistes et chanteurs.
Dans mes recherches, j’ai découvert à quel point les rythmes Adja sont riches, variés et parfois même proches d’autres sonorités africaines. Par exemple, certains de nos rythmes dialoguent avec des expressions musicales qu’on retrouve ailleurs sur le continent. Cela prouve l’universalité et la richesse de notre patrimoine.
Le concept Adjaha wo dede, c’est donc la promotion des rythmes Adja, de leurs pas de danse et, plus largement, de l’art culturel Adja-Tado. C’est dans ce cadre que j’ai mis en place, il y a 12 ans, le festival Adjaha wo dede, avec des activités régulières pendant plusieurs années, même si ces deux dernières années le festival a connu une pause.
Aviez-vous suffisamment de matière pour faire vivre un tel concept dans la durée ?
Samuel Coffi Dayou :
Oui, absolument. Et le public a très vite adhéré. Quand j’ai commencé en 2012 à Radio Tokpa, j’avais seulement une heure d’antenne, de 21h30 à 22h30, le samedi soir. Mais avec le temps, l’émission a pris de l’ampleur. Aujourd’hui, je peux animer pendant deux heures trente, voire plus, uniquement autour de la musique et des danses Adja.
C’est une vraie satisfaction. Cela montre qu’il existait une attente réelle du public. Je remercie d’ailleurs le promoteur de la radio, qui m’a encouragé et accordé davantage de temps à mesure que l’émission gagnait en popularité.
Peut-on dire alors que la discographie Adja est suffisamment dense pour soutenir une émission de longue durée ?
Samuel Coffi Dayou :
Oui, sans aucun doute. La discographie Adja est très large, très profonde et très riche. Aujourd’hui, les gens parlent beaucoup de certains rythmes populaires, mais il y en a bien d’autres encore. Notre patrimoine musical est vaste et mérite un travail sérieux de valorisation.
Il y a des artistes et des rythmes qui ont marqué notre espace culturel, mais qui restent encore insuffisamment connus ou peu exploités. Ce que je fais depuis 14 ans à la radio a contribué à redonner de l’élan à cette musique et à encourager de nombreux artistes à persévérer dans ce registre.
En 14 ans d’animation, n’avez-vous jamais été confronté à un manque de morceaux ou à une répétition excessive du répertoire ?
Samuel Coffi Dayou :
Non, je n’ai pas eu ce problème. Au contraire, il y a tellement de matière que, parfois, la difficulté réside plutôt dans le choix des morceaux. Laissez moi vous dire que la discographie est vraiment dense avec plusieurs rythmes tels que : Achikpé, Kpanoukpa, Gogohoun, etc. A cela s’ajoute aujourd’hui le Adja piano grâce à la modernisation des rythmes.
Même certains collègues animateurs au Bénin me demandent souvent comment j’arrive à tenir aussi longtemps avec un répertoire exclusivement Adja.
Je pense que cela vient d’abord de mon parcours musical. Le fait d’avoir été choriste, puis maître de chœur très jeune, m’a beaucoup aidé. Ensuite, il y a aussi l’inspiration. Préparer une émission, ce n’est pas simplement aligner des morceaux : c’est un travail spirituel, artistique et intellectuel. Généralement, je prépare mes émissions plusieurs jours à l’avance. Donc, pour quelqu’un qui connaît vraiment ce patrimoine, le champ est très large.
Quel impact votre concept a-t-il eu, aussi bien sur la communauté Adja que sur l’ensemble du paysage médiatique béninois ?
Samuel Coffi Dayou :
L’impact est réel. D’abord, il faut rappeler qu’avant, sur les radios privées, on entendait très peu la langue Adja et encore moins une programmation approfondie autour de la musique de ce milieu. Avec l’arrivée de Adjaha wo dede sur Radio Tokpa, les choses ont commencé à changer.
L’émission a attiré un large public, au point d’influencer d’autres radios privées qui ont commencé, elles aussi, à intégrer des émissions en langue Adja dans leurs grilles de programmes. C’est déjà un impact majeur.
Ensuite, cela a redonné de la fierté à la communauté Adja. Aujourd’hui, quand les gens me croisent, ils m’appellent souvent « Adjaha wo dede ». Cela montre à quel point le concept a été adopté. Si je prends un peu de retard à l’antenne, les auditeurs s’inquiètent déjà. Cela signifie qu’ils sont à l’écoute, qu’ils se sentent concernés et valorisés.
Enfin, ce travail a aussi donné de l’élan à de jeunes artistes qui se sentent désormais plus encouragés à produire et à défendre les rythmes Adja.
Une autre facette de votre engagement concerne les conseils que vous donnez aux jeunes. En quoi consistent-ils exactement ?
Samuel Coffi Dayou :
Quand j’ai conçu le projet de mon festival, j’y ai intégré deux dimensions : la valorisation de la musique Adja et celle de la culture Adja sur le plan éducatif. Je me suis demandé quel était le poids réel de notre communauté dans le domaine de l’éducation et des comportements sociaux. Comment vit l’homme Adja ? Quels sont ses repères ? Quelles sont ses valeurs ?
C’est ainsi que j’ai introduit dans mon émission des séquences de conseils pratiques, avec des thématiques précises qui servent de base à des échanges et à des débats. L’objectif est d’aider les gens à mieux comprendre ce que nous sommes culturellement, et à retrouver certains repères.
À côté de cela, il y a aussi les chroniques, qui me permettent de dénoncer certains comportements déviants et d’appeler à une prise de conscience sur le mode de vie correct selon notre culture.
Quels sont, par exemple, les mauvais comportements que vous dénoncez ?
Samuel Coffi Dayou :
Dans la culture Adja, il y a des principes forts : l’honnêteté, le respect de la personne humaine, le respect de la parole donnée, le respect du temps et la manière correcte de vivre en société. L’homme Adja, dans sa conception traditionnelle, est un homme de rigueur, de dignité et de respect.
Mais aujourd’hui, avec l’ère du numérique et l’influence extérieure, beaucoup veulent ressembler à d’autres modèles, parfois au détriment de leurs propres valeurs. Certains adoptent des comportements, des langages ou des attitudes qui ne correspondent pas à nos repères culturels. Or, la modernité ne signifie pas le désordre. Être civilisé, ce n’est pas renoncer à ses valeurs.
Je prends souvent l’exemple d’autres communautés béninoises qui savent préserver le respect de la hiérarchie, la bonne éducation des jeunes et la discipline collective. Lorsque vous entrez dans certains milieux, vous ressentez immédiatement cet ordre et cette harmonie. Chez nous aussi, ces valeurs existent. Mais si personne ne les rappelle, nous risquons de les perdre définitivement. Et malheureusement, nous sommes déjà en train d’en perdre une partie.
D’un autre côté, j’ai dénoncé à travers mes émissions, ce que certains hommes de Dieu diabolisent dans nos valeurs culturelles mais qui ne le sont pas en réalité. Acheter un pagne et couvrir le corps d’un parent qui est décédé lors de son enterrement par exemple. Ansi que d’autres sujets utiles pour la communauté Adja. De ce fait, j’ai été mal vu par certains de ma croyance religieuse et apprécié par d’autres, figurent quelques hommes de Dieu.
En définitive, quel message souhaitez-vous adresser à la communauté Adja et à la jeunesse béninoise ?
Samuel Coffi Dayou :
Je voudrais dire à la communauté Adja qu’elle a de la valeur et qu’elle doit en être fière. Nous avons une culture riche, une musique profonde, des danses variées et surtout des principes éducatifs solides. Nous ne devons pas abandonner cela.
À la jeunesse, je demande de ne pas avoir honte de son identité culturelle. La modernité peut aller de pair avec l’enracinement. Il faut savoir évoluer sans perdre ses repères. Si nous travaillons à préserver nos valeurs, à les transmettre et à les promouvoir, notre culture continuera de vivre et de rayonner.
Propos recueillis par Aser ABALLO